Cérès Editions, Tunisie

Denise Bellon
Tunisie

Photographies
1947-1960

Denise Bellon : Tunisie Photographes 1947-1960

Denise Bellon
Tunisie
Photographies
1947-1960

De Éric Le Roy

Cartonné 20x20cm
132 pages
ISBN: 9789973197276
Prix Tunisie : 25 DT

Illustration de la couverture :
La jeune mère nomade,
Sud de la Tunisie, 1947


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Exposition Denise Bellon Photographis
Exposition
du 28 février au 16 mars 2009

à la Librairie Mille Feuilles - La Marsa
Tél. : 71 744 229

Vernissage à 18h le samedi 28 fév. 2009, en présence de l'auteur.
(en collaboration avec l'Institut Français de Coopération)

  • Biographie de Denise Bellon
  • L'auteur
  • L'escapade tunisienne
  • Sommaire
Denise BellonDenise Bellon (1902-1999)

Photographe libre et indépendante, passionnée par le surréalisme, a réalisé des reportages en Albanie, au Maroc, en Tunisie, en Finlande et a sillonné l’Afrique occidentale française. Son chemin a croisé celui de beaucoup de créateurs dans tous les domaines. Elle a toujours privilégié la photographie humaniste. A travers quarante ans de photographie, le regard vagabond de Denise Bellon a appréhendé l’histoire de son siècle.

L’un de ses reportages l’a menée en Tunisie en 1947 d’où elle a rapporté 500 images de villégiature et de vues documentaires qui renouent avec le photoreportage.
Eric Le Roy est en charge de la valorisation des collections aux Archives françaises du Film (Paris) et agent du fonds photographique Denise Bellon. Auteur de livres et textes sur l’histoire du cinéma et sur la photographe, il a organisé plusieurs expositions consacrées à l’œuvre de Denise Bellon, tant en France qu’à l’étranger, et a dirigé la production du documentaire Le Souvenir d’un avenir (Yannick Bellon, Chris Marker, 2001) qui lui est dédié.

L’escapade tunisienne
Par Eric Le Roy

Lorsque Denise Bellon se rend en Tunisie pour la première fois en avril-mai 1947, la photographe a déjà réalisé une belle carrière. Contrairement aux années d’avant-guerre, Denise Bellon travaille maintenant en indépendante : elle séjourne en Tunisie pour y retrouver des amis, les Valensi, et les 500 images qu’elle rapporte renouent avec le photoreportage. Elles sont le fruit de cette liberté, du nomadisme de son regard, du hasard des rencontres et des lieux visités.

Libre et indépendante, Denise Bellon a exploré la diversité de la photographie avec sa seule intuition, sans s’inscrire dans une école esthétique, ni suivre un mouvement : photoreportages, portraits, vues industrielles, paysages, matières, natures mortes, photographies de plateau... Cette polyvalence, développée sans conformisme, rend difficile l’assimilation à un courant : ce qui caractérise son œuvre, quels que soient les secteurs de la réalité qu’elle ait visités, c’est sa liberté d’attitude envers les êtres et les choses. Ses photographies manifestent une fantaisie, une volonté d’explorer des domaines nouveaux, un refus de la carrière programmée. Cette apparente dispersion n’exprime rien d’autre qu’un regard vagabond, un travail photographique en dehors des conventions, aventurier et libre, mais avec une ligne stylistique rigoureuse qui forme une unité et une contribution au nouveau vocabulaire photographique. Reconnue en grande partie pour ses reportages sur les expositions surréalistes, sa personnalité discrète et le cours de l’histoire n’ont pas favorisé la connaissance de son travail.

Denise Hulmann naît à Paris le 20 septembre 1902. À l’adolescence, elle se lie d’amitié avec Rose Maklès (future épouse d’André Masson) qui marque sa jeunesse pour la vie. Cette rencontre va lui ouvrir un autre monde, plus libre, plus fantaisiste que celui de son éducation bourgeoise. Par l’intermédiaire d’une autre amie d’enfance, elle fait la connaissance d’André Breton, avec lequel elle entretiendra des relations amicales toute sa vie. Elle obtient le Baccalauréat de philosophie en 1921, puis étudie la psychologie à la Sorbonne, où elle rencontre Jacques Bellon, futur magistrat. Il est cultivé, passionné de poésie et plein d’humour. Denise l’épouse en 1923 à Guéthary (Basses-Pyrénées), et met au monde ses deux filles : Yannick et Loleh[1]. Elle s’exerce déjà avec quelques photographies de famille. Après sa séparation d’avec Jacques Bellon en 1930, elle revient à Paris et s’installe dans une pension de famille pendant quelques mois avec ses enfants. Par l’intermédiaire d’amis, elle se présente en 1933 au Studio Zuber, une agence de publicité employant des artistes comme Jean Anouilh, Jean Aurenche ou Paul Grimault. Elle y fait ses premières armes, apprenant son métier sur le tas dans ce lieu de passage, de rencontres avec la presse, le cinéma, la publicité, le graphisme. Denise Bellon (qui gardera ce nom pour sa carrière artistique) et sa sœur Colette (mariée à Jacques Bernard Brunius, cinéaste, écrivain et comédien, proche des surréalistes) participent alors à diverses activités dans le domaine du cinéma expérimental et publicitaire avec l’équipe du Groupe Octobre, aux côtés de Jean Aurenche et Paul Grimault.

Dès 1934, elle entame sa carrière de photo-journaliste. À l’instar des autres photographes de l’Alliance Photo [2], Denise Bellon n’était pas spécialisée dans un domaine particulier. Le Rolleiflex qui vient de naître est d’une utilisation simple, souple, et d’un fonctionnement pratique. Il devient très rapidement son outil professionnel et contribue à l’esthétique de son approche. Dès ses premières photographies, Denise Bellon maîtrise la précision du cadre, la profondeur de champ, met en relief ses sujets en dynamisant son contenu. Ses images sont très largement publiées dans des revues et magazines, en couverture et pages intérieures (Match, entre autres), dont certains journaux engagés (Vu, Regards). Les revues plus orientées vers l’esthétique, comme Paris Magazine ou Plaisirs de France, valorisent Néréide ou le Pont Neuf, œuvres qui prennent place dans le Panthéon de la photographie d’avant-guerre, aux côtés d’images célèbres de Brassaï, Man Ray ou René-Jacques. Témoignage humain, social, culturel, l’être humain sera toujours, jusqu’à la fin de sa vie, au centre de son regard, même dans ses travaux publicitaires. Elle participe aux événements artistiques, politiques et sociaux et ne travaille pas dans l’intimité du studio, ne possède pas d’atelier, mais installe un laboratoire dans son appartement, fait ses propres tirages et les retouche.

Dans les années trente, Denise Bellon ne s’assimile pas au groupe de femmes photographes comme Germaine Krull, Gisèle Freund, Bérénice Abbott, Laure Albin Guillot, Claude Cahun, Florence Henri, Thérèse Le Prat, Dora Maar ou Lisette Model. A cette époque, la présence des femmes dans la photographie est rare, et contribue à leur indépendance dans la société. Le métier de photoreporter est aussi une activité qui nécessite beaucoup d’assurance et de qualités physiques. Denise Bellon possède ces atouts, avec l’indépendance d’esprit, le charme (son autoportrait de 1934 en témoigne), le refus du conformisme, l’attention portée aux autres, mais sa photographie déborde du seul cadre exclusivement féminin. Chaque être humain l’intéresse. Elle a su refuser les frontières artificielles de la création photographique, et créer son propre style aux côtés de Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Pierre Boucher, ou Anita Conti.

Jusqu’à la déclaration de guerre, Denise Bellon maintient son attachement à l’Alliance Photo et à son équipe. Les images des photographes de l’agence sont publiées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, Belgique, Suisse, Hollande grâce au réseau tissé par Maria Eisner. A l’instar de ces précédents voyages en Albanie (1934) et Maroc (1936), Denise Bellon photographie les sujets imposés mais laisse son regard vagabonder et saisit des images étranges et poétiques, qui témoignent de son goût pour l’insolite. À son retour de Finlande, Denise Bellon part en Afrique Occidentale française avec le journaliste Georges Kessel pour un important reportage publié dans Match à la fin de 1939. Quelques mois avant la débâcle, l’activité de l’Alliance Photo se ralentit. Lorsque les Allemands entrent dans Paris suite à la défaite éclair, la photographe part précipitamment, emportant avec elle la majeure partie de ses archives, qui échappent au pillage effectué à L’Alliance Photo par la Gestapo. À Guéthary, Denise Bellon épouse Armand Labin, journaliste roumain, rencontré quelques années auparavant et part ensuite pour Lyon où elle demeure durant l’Occupation. Pour Denise Bellon, le quotidien est difficile : privations, peur, suspicion. Confrontée aux déménagements successifs, à la pénurie aggravée par la désorganisation de l’économie et les prélèvements allemands, elle songe sérieusement à quitter la France pour le Maroc avec ses filles sur le conseil de son mari, recherché comme juif par la Gestapo. À Lyon, en l’absence d’agence photographique (toutes soumises au contrôle du régime de Vichy appliquant les lois antijuives), Denise Bellon est conseillée pour des reportages placés dans la presse locale. Le travail est moins captivant et la photographe traite de sujets plus neutres. Ses clichés mettent cependant en lumière l’ambiance d’un pays en guerre, dévoilent la personnalité de leur auteur.

Au milieu de 1942, Armand Labin rejoint la Résistance et change d’identité [3]. La Zone libre est envahie, Lyon est occupée en novembre. La Gestapo mais aussi la Milice organisent des rafles dans le dessein d’exterminer les Juifs. En décembre 1942, Denise Bellon met au monde son fils Jérôme et se consacre à lui, délaissant momentanément son activité. Mais elle photographie l’évolution de son enfant, son environnement, les amis proches, jusqu’aux premiers jours de la Libération en 1944, lorsqu’elle rejoint Paris pour y travailler et alterner son existence entre la capitale et la région de Montpellier où Armand Labin a fondé Le Midi libre.
Tandis que la corporation se réorganise, Denise Bellon travaille en indépendante.
Les sujets qui suivent la Libération évoquent le douloureux hiver parisien de 1944, la présence et l’aide américaine à Paris et à Lyon, les premières élections de 1945, La Cinémathèque française ou la vie quotidienne des Français.

Ses images rapportées de Tunisie se situent auprès de deux autres reportages majeurs de sa période d’après guerre: l’exposition Le Surréalisme en 1947 et, en 1953, le voyage en Espagne avec Henry Miller et Joseph Delteil. Ce séjour en Afrique du Nord en 1947, voyage d’agrément chez des amis tunisiens, est l’occasion pour la photographe d’accomplir une série de clichés à la composition sobre et équilibrée, tout en dégradés de gris, observant le monde oriental avec un ton fait de liberté et de grâce. L’absence d’engagement professionnel donne à cette randonnée photographique une musique à la fois rude et raffinée, mais Denise Bellon reste fidèle à une écriture narrative de la photographie : certaines séries comme le quartier réservé de Tunis, un mariage juif à Djerba, ou l’ensemble de portraits s’inscrivent, par juxtaposition, dans sa vision de l’image documentaire. La photographe défend la beauté, la forme et une réflexion sur la liberté humaine.

Depuis 1881, la Tunisie est soumise au protectorat de la France, mais au début du XXe siècle les premières dénonciations sérieuses rejetant l’exploitation coloniale apparaissent peu à peu. La violente répression qui s’ensuit force ces mouvements nationalistes à se radicaliser. Le Parti Libéral Constitutionnel Tunisien (Parti du Destour), qui revendique une nouvelle constitution pour le pays est créé le 3 juin 1920, puis le Néo-Destour, apparu en 1934, devient rapidement la principale force oeuvrant pour l’indépendance. Lors du séjour de Denise Bellon en Tunisie, le Bey Lamine, en place depuis quatre ans, ne conserve qu’un rôle symbolique. La lutte est menée par Habib Bourguiba et la résistance se poursuit dès la fin de la seconde guerre mondiale ; elle conduira le pays à l’indépendance le 20 mars 1956.

Dans son trajet qui va de Tunis à Djerba, la photographe s’attache à quelques lieux et sujets, sous une forme libre et nomade, qui rappelle son premier reportage en Albanie. Son parcours débute à Hammamet, où elle visite la villa Sebastian, d’un nouveau style mozarabe, puis passe par Tunis. Après avoir considéré les différents aspects architecturaux et sociaux de la ville comme la mosquée, les rues, les métiers traditionnels, les carrosses et le [3] Il prend le nom de Jacques Bellon avec l’accord de ce dernier. Palais du Bey, elle s’introduit dans les ruelles et cours intérieures d’Abdallah Guèche, le Quartier réservé. Les images qu’elle réalise alors exposent de manière crue le quotidien des prostituées et leur misérable condition. Ce témoignage est devenu une référence documentaire, historique et formelle par la description de ce que fut réellement la prostitution coloniale. Denise Bellon pénètre et dépeint l’espace prostitutionnel, l’humiliation endurée et acceptée, la surprenante confrontation de modernité et de tradition, l’espace clos de ce quartier de Tunis. Ses portraits donnent chair et sang à ces femmes maltraitées par l’histoire et la mémoire, leur donnent une identité. Ce reportage, avec celui des Juifs de Djerba, est au cœur de cet itinéraire qui ne cède jamais à la fascination pour l’orientalisme.

Pendant un mois, sans programme établi, Denise Bellon, guidée par ses amis, poursuit sa quête d’images à La Marsa, Sidi-Bou-Saïd, Hammam-Lif et Carthage : fouilles, urnes de cendres d’enfants, maisons, escaliers, rues, balcons, inscriptions, colonnes, tours. Nous sommes loin du trajet touristique, de la moisson d’images de carte postale, des sujets imposés. Quel que soit le thème abordé, elle réussit à faire oublier sa technique et laisse les choses s’exprimer. Elle fait la rencontre de la petite communauté juive de Djerba, arrivée en ces lieux après la destruction du premier Temple de Jérusalem. Culturellement à part en raison de sa situation géographique et des rudes conditions de vie, cette communauté s’est néanmoins maintenue sous la puissance des Romains, des Vandales, des Byzantins, puis celle des conquérants arabes, de l’armée normande, espagnole ou turque, et enfin sous le Protectorat français. Denise Bellon s’intéresse à son histoire que retracent les inscriptions en hébreu sur les portes, façades et intérieurs des maisons et les synagogues. Elle photographie les femmes en costumes, le rituel d’un mariage juif, quelques détails cultuels et une circoncision. A la Hara Sghira, elle visite les élèves et les rabbins de la synagogue, puis se joint à la distribution du pain azyme pour la Pâque juive. La vie quotidienne de Djerba est aussi évoquée à travers ses images d’une école coranique, de visages de femmes et d’enfants ou celles de pêcheurs d’éponges.

Revenant à Tunis, Denise Bellon fait une halte à Médenine. Ses vues de ghorfas et autres habitats vernaculaires (façades, jardins, fers forgés), ainsi que celles de Kairouan (vues générales, la Grande mosquée, fabrication de tapis) témoignent de son intérêt pour l’architecture, traditionnelle ou moderne. À l’exception de ses images du quartier réservé, éditées dans un journal sous le titre « Dans le cloaque d’une rue chaude, j’ai vu s’épanouir la petite fleur bleue »[4] ce reportage reste en grande partie inédit.

Après ce séjour tunisien, Denise Bellon poursuit son activité en France avec éclectisme : paysages, photos de famille, plateaux de cinéma, portraits d’écrivains, de poètes. À la mort de son mari, la photographe s’installe à Paris en 1956 avec son fils Jérôme. Dans la capitale, elle pratique désormais la photographie à des fins personnelles, acceptant quelques reportages sur les tournages de sa fille Yannick, ou pour des manifestations du Groupe surréaliste, à la demande d’André Breton. Du 3 au 29 octobre 1960, sa fille Yannick se rend en Tunisie pour réaliser un court métrage, Zaâ petit chameau blanc, dont elle a écrit le scénario avec Claude Roy, et Jean Salvy [5]. Sur le tournage, Daisy Valensi est script-girl et Denise Bellon photographe de plateau, après avoir tenu le même rôle pour deux films de Yannick Bellon : Le Second souffle, l’année précédente et Le Bureau des mariages, en 1962. Denise Bellon suit les règles imposées par le tournage et la production, et s’appuie sur l’histoire de Zaâ. Ses clichés, au nombre de quarante, sont toujours en noir et blanc. La photographe s’est amusée à employer le cadre de son Rolleiflex pour traduire l’aventure du petit chameau et retrouver certains lieux de son séjour de 1947. Ce travail, qui sert à l’exploitation commerciale du film, devient aussi un livre en couleurs et noir et blanc, publié en 1962 aux éditions Hachette. Claude Roy conçoit cette publication dans l’esprit de ses autres livres pour enfants et met en valeur les images de Denise Bellon, par la mise en page, la typographie et un collage dont il est l’auteur.

La dernière partie de la carrière de Denise Bellon renouvelle son travail, qui recouvre à la fois recherches, tentatives et purs plaisirs. Jusqu’en 1975, elle réalise 2500 clichés, sur une œuvre qui en comporte plus de 22000 depuis 1934. En 1980, Denise et Yannick Bellon décident de regrouper l’ensemble de la collection de négatifs, vintages et nouveaux tirages aux films de l’équinoxe [6], dans la galerie Véro-Dodat, au cœur de Paris. Peu à peu, sa photographie évolue vers une stylisation et un dépouillement plus marqués. En quelques compositions fortes, avec une prédilection pour les extérieurs, elle dépasse, approfondit toute son œuvre et démontre une singulière modernité, préfigurant la photographie contemporaine naissante. Elle joue sur des collages de plans, des compositions colorées, des lignes épurées, des géométries, des volumes : images d’architecture, d’usines, de démolition du XIVe arrondissement, de la construction de la Tour et de la gare Montparnasse, quartier où elle demeure jusqu’à la fin de sa vie, en 1999, à l’âge de 97 ans.


Denise Bellon, Tunisie, Photographies 1947-1960

• L’escapade tunisienne
• Hammamet, Dar Sebastian
• Portraits, nomades et bédouines
• Djerba et la communauté juive
• Le Sud, ghorfas et Djerba
• Mosquées et kouttabs
• Fanfares, palais et carrosses
• Tunis, le quartier réservé
• Tunis, Carthage, Sidi-Bou-Saïd
• Zaâ, le petit chameau blanc
• Le cloaque
• Chronologie


Hammamet, Dar Sebastian
Par-delà sa plaisante gare rurale, Hammamet reste cette singulière rencontre entre architecture, art visuel et lumière. Les lieux ont accueilli et captivé les grands noms de la photographie, Cecil Beaton, Man Ray, Hoyningen-Heune, Horst P. Horst… La maison du milliardaire roumain Georges Sebastian, en est devenue comme l’emblème ; une étonnante ordonnance, sans nervures ni arabesques, traditionnelle et post-mauresque à la fois. Pour Le Corbusier, elle est cette maison toute blanche où le dessin des choses se détache et s’écrit absolument noir sur blanc ; rayons X de la beauté et oeil de la vérité. Frank Lloyd Wright, le concepteur de demeures légendaires, s’y est exclamé : « The most beautiful home I have ever seen ! »

Portraits, nomades et bédouines
La Tunisie est un véritable précipité des populations issues d’Afrique, d’Europe et d’Orient. Berbères, Levantins, Romains, Vandales, Arabes, Normands, Turcs, Africains, Slaves, Grecs, Italiens, Français, Maltais, Espagnols constituent les éléments d’une chimie singulière. Mais parallèlement aux citadins, deux tendances majeures ont longtemps déterminé l’évolution du pays : Berbères souvent sédentaires s’accrochant aux flancs des montagnes et Arabes transhumants plus habituellement nomades. Oubliés de l’histoire, les Noirs africains, près de 9% de la population au milieu du XIXe siècle, retrouvent ici, grâce au regard de Denise Bellon, toute la place qui leur est due.

Djerba et la communauté juive
Le judaïsme djerbien est immémorial. Selon la tradition, la première vague remonte à l’une ou l’autre prise de Jérusalem, celle de Nabuchodonosor au VIe siècle av. J.-C. ou de Titus au 1er siècle. Reconstruite au début du XXe siècle, abritant une antique Torah et un fragment du Temple, la Synagogue de La Ghriba (L’Etrangère ou La Merveilleuse) est le plus important lieu de pèlerinage du judaïsme nord-africain, régulièrement accompli au 33e jour de la Pâque. Une Pâque, dite Aïd Ftira, célébration du pain azyme qui dure huit jours et pour laquelle on prépare la maison au moins un mois auparavant.

Le Sud, ghorfas et Djerba
A Médenine, carrefour et capitale du Sud, se croisent les apports du rivage, du désert et de l’Afrique subsaharienne. La pierre est patiemment montée et bloquée pour former des Ksours (litt. châteaux), gigantesques silos-tours de cinq ou six étages. Un aggloméré massif qui est une leçon d’architecture vivante où des greniers de réserves se transforment, au gré des circonstances, en habitations ou en refuges de guerre. Ils constituaient près de six mille cellules, ghorfas savamment gardées, à l’ombre desquelles l’on traitait d’or, d’une pesée de grains, ou du sort de la tribu.

Mosquées et kouttabs
L’islam tunisien est fondateur : Kairouan abrite le premier lieu-saint de l’islam maghrébin, Jâmaâ Sidi Okba et Tunis sa première Grande Mosquée-Université, la vénérable Zitouna. Lieu de prière, temple du savoir, forum de rencontres, source de puisage, la relation à la mosquée ne souffre d’aucune rupture. De Kairouan, toujours pionnière, partiront ces écritures hardies, toutes en courbes, hampes et contrepoints que traceront scribes et écoliers à Fès, Cordoue et Tombouctou. Au Kouttab, l’école coranique du quartier, à même la planche de bois, des voix à demi-formées viendront réciter le Coran, en chœur ou en solo, jusqu’à l’âge de le connaître par cœur, à 10 ou 12 ans.

Fanfares, palais et carrosses
Les jours de la dynastie husseinite, fondée par Husseïn Ibn Ali en 1705 et dont le prestige était entamé dès la mainmise de la France sur la Tunisie (1881), sont désormais comptés. La République est aux portes (1957), le pays sort meurtri de la Seconde Guerre, Lamine Bey souffre de la comparaison d’avec son prédécesseur Moncef, le Bey du peuple. L’apparat, qui n’a jamais été ostentatoire, est à peine de bon aloi : la garde est nonchalante, l’équipage suranné, la musique bon enfant, les bouffons zélés. Le carrosse à quatre roues, autrefois privilège du seul Pacha-Bey, devient l’objet d’un jeu de rôle qui réjouit cochers, palefreniers et petits galopins.

Tunis, le quartier réservé
Vénus des carrefours ou prostituées encartées, enveloppées de haïk de lin et de laine ou de fouta amidonnée fraîchement repassée, le quotidien de ces filles est toujours vécu en une demi-teinte qu’accentue encore le clair-obscur de la photographie. Denise Bellon, dans un formidable geste de critique sociale a capté, avec distance et complicité, les regards perdus ou enchantés, les poses naturelles ou sculptées, les amours furtifs ou durables, la TSF ou les flacons d’eau de Cologne bon marché, les parures d’argent, les colifichets ou encore cet inattendu drapeau tunisien en pin’s, fièrement arboré. Dans une maison dite de passe, elle a réussi à rendre à la vie son lourd et muet passé.

Tunis, Carthage, Sidi-Bou-Saïd
Sur une distance d’à peine 15 kilomètres se succèdent trois hauts lieux de la civilisation urbaine tunisienne : Carthage l’impériale, Tunis la beylicale, Sidi-Bou-Saïd l’aristocratique. Mais de l’une ne subsistent que quelques reliefs, l’autre ne s’appartient plus et la dernière est en train de muer en carte postale. Ici la photographe s’interdit tout poncif. Ne la retiennent que des compositions graphiques et des instantanés humains, la pose d’un mendiant ou la disposition d’urnes antiques. L’image va alors à l’essentiel : le spleen qui affecte ces trois lieux. Un sentiment plutôt connu par les seuls habitants, inaccessible au touriste à la recherche d’un Orient ou d’un Sud, abstraits de toute humanité.

Zaâ, le petit chameau blanc
Il était une fois, une oasis verte, un petit écolier, un petit chameau blanc, un méchant marchand… et l’on rejoue les Mille et une nuits aux couleurs des années 60 en Tunisie : séparation, fausse joie, intervention divine et tapis volant de Kairouan. Une fable imaginée par Claude Roy, racontée par François Périer et qu’interprètent de jeunes acteurs tunisiens dans un court métrage (28’) réalisé par Yannick Bellon. Sa mère, Denise, assure la photographie de plateau et le périple de Zaâ, un prétexte pour illustrer une Tunisie historique et pittoresque, devient un détour évoquant des scènes de type surréaliste.

 

Cérès Editions