Héros de Tunisie Introduction Pages choisies Interview de l'auteur

VIENT DE PARAITRE

Héros de Tunisie : Par Eric Deroo et Pascal Le PautrematHéros de Tunisie
Eric Deroo
Pascal Le Pautremat
Cérès Editions

ISBN: 9973-19-669-4
EAN : 9789973196699
Grand format cartonné
21 x 26 cm - 186 pages
224 illustrations
Prix en Tunisie : 39 DT
(Prix de lancement : 35 DT)

 

 

Eric DerooInterview accordée par Eric Deroo à Cérès Editions à l'occasion de la parution de son dernier livre en Tunisie.

Eric Deroo, vous êtes chercheur associé au CNRS, vous avez réalisé de nombreux documents historiques pour la télévision, vos deux derniers livres ont permis de mieux montrer et de faire connaître le Paris arabe et le Paris asiatique*, Vous venez de publier chez Cérès un beau livre abondamment illustré, sur les soldats tunisiens durant les grandes guerres du 20è siècles, pourquoi les qualifiez-vous de « Héros »

         Parce qu’ils ont participé à des actions absolument dignes d’éloges, dans des unités plusieurs fois décimées, notamment pendant la « Grande Guerre » (1ère guerre mondiale). Il n’y a pas de raisons de ne pas leur reconnaître, je dirais même leur restituer ce qualificatif, au même titre qu’on a qualifié de héros certains soldats français, marocains, sénégalais ou algériens. Les combattants tunisiens se sont comportés largement aussi valeureusement, et on oublie toujours de citer ne serait-ce que leur participation aux combats.

On les a longtemps confondu avec les algériens ?

C’est vrai, cela tient au statut particulier de la Tunisie, « protectorat » français ; jusqu’à la fin de la 1ère guerre mondiale, les soldats tunisiens étaient désignés par l’appellation générale « algériens », pour des raisons d’hypocrisie coloniale, la Tunisie étant un protectorat, ces troupes avaient un statut ambigu, qui jouera un rôle dans le fait que leur histoire est peu connue. Ce n’est qu’en 1939 qu’ils prennent le nom de « tunisiens », y compris sur leur drapeau.

Comment est née l’idée de ce livre ?

L’idée est née d’une rencontre à Paris avec l’éditeur**, je venais d’achever un travail sur les tirailleurs sénégalais et indochinois. Je lui ai dit que personne n’avait travaillé sur les tirailleurs tunisiens, il a tout de suite relevé le défi de ce livre, un défi pas évident à plusieurs égards, d’abord parce qu’il fallait faire des recherches iconographiques coûteuses (en Tunisie, France et Allemagne), mais aussi parce que c’est un sujet délicat que les éditeurs français ont toujours évité. Deux ans après cette rencontre, le livre paraît.

Trouve-t-on facilement de l’iconographie sur ce sujet ?

Non, jusqu’à la fin de la Grande guerre, il y a confusion sur toutes les photos avec les algériens, il faut donc tout passer en revue à la loupe pour identifier les troupes selon leurs insignes. Ces difficultés sont issues de raisons de politique coloniales que nous avons évoquée par ailleurs.
Mais il y a une autre raison à cette difficulté, plus curieuse : on a beaucoup valorisé la geste guerrière des marocains, plus pittoresque, les tunisiens correspondaient moins à des archétypes coloniaux, ils correspondaient moins aux stéréotypes coloniaux qu’affectionnaient les photographes de l’époque. Ils n’étaient tout simplement pas assez « exotiques » pour l’œil du propagandiste de l’époque ; on touche là à l’autre raison de l’oubli des soldats tunisiens dans les documents de l’histoire militaire récente ; ils ont tout simplement payé le prix de leurs qualités : efficaces, nets, disciplinés.

Comment avez vous contourné ces difficultés ?

Des recherches importantes ont été menées en Tunisie par l’éditeur, et par nous en France et en Allemagne, à cet égard on peut vraiment dire que cet album est un travail franco-tunisien qui a abouti à une collection de documents inédite sur ce sujet.

On découvre dans cet ouvrage que des tunisiens se sont battus pratiquement partout en Europe ?

Ils ont été présents dans tous les conflits auxquels la France a participé !que ce soit les conflits coloniaux (Maroc, Indochine,…) que mondiaux (Verdun, Lorraine, Provence, Allemagne…). Les tunisiens ont été de tous les combats et sur tous les théâtres d’opération depuis la fin du 19ème Siècle.

Une des grandes surprises, à la lecture de cet ouvrage : les premiers soldats à entrer en Allemagne pour prendre un village frontalier en 45 sont des tunisiens ?

C’est vrai, parmi les premiers corps expéditionnaires français qui ont pénétré en Allemagne en 45, il y avait des tunisiens, qui se sont notamment illustré par des faits d’armes remarquables à cette occasion.

Ce qui frappe également, c’est le nombre de soldats tunisiens qui ont été impliqués dans ces conflits qui ont modelé le monde moderne, plus de 100,000 ? Étaient-ils volontaires

Beaucoup l’étaient, attirés par le statut de militaire, par la garantie d’un métier, la possibilité d’intégrer ensuite la garde beylicale… Mais ils répondaient également à l’appel de leurs chefs politiques (les Beys), après 1914 et après 1945, c’était des soldats de métier, ils faisaient donc leur métier, partout où on les appelait, comme tous les soldats du monde.

Il ne faut pas oublier qu’il existait une tradition militaire solide en Tunisie bien avant le protectorat, un gouvernement, des finances …Ces troupes n’ont pas été créées ex-nihilo par les français comme cela a été le cas au Sénégal. Les prérogatives beylicales étaient respectées, même si tout cela était sous contrôle colonial, une certaine autonomie des troupes tunisiennes était préservée, dans ce pays très ancien ; c’est aussi pour cela qu’il y a eu peu de communication sur ces soldats dans la propagande coloniale, on ne pouvait pas dire « nos tirailleurs » en parlant des tunisiens, comme on le disait pour les sénégalais. La structure militaire tunisienne existait avant le protectorat, et elle subsistera après l’indépendance. C’est cette tradition qui fera que la transition se fera sans heurts, sans règlements de compte, contrairement à ce qui s’est passé en Algérie par exemple.

Quels a été leur sort après les conflits ? Étaient-ils traités comme leurs collègues européens, où assistait-on, comme avec les marines noirs de l’armée américaine qui n’avaient pas le droit de prendre part aux combats, à une forme de ségrégation ?

Absolument pas, c’est là une idée qui a été à l’ordre du jour en France suite aux déclarations de l’acteur Djamel.
 
Vous aviez d’ailleurs publié une « opinion » dans la presse française en 2005, ou vous preniez le contre-pied des thèses défendues notamment par Djamel ?

Effectivement, il avait déclaré notamment que les troupes « coloniales » avaient été interdites de défiler sur les Champs-Élysées lors de la libération de Paris. Son producteur M. Bouchareb a depuis rectifié le tir et revu sa manière de lire cet épisode de l’histoire, et Djamel ne s’est plus exprimé à ce sujet. Je suis heureux d’avoir contribué à aller au delà de cette victimisation stérile, aujourd’hui de plus en plus de voix s’élèvent contre cette réduction simpliste, il n’y avait pas « les bons et les méchants » il y avait des hommes avec leur complexité et leurs contradictions, et des états avec leurs impératifs, il appartient aux historiens d’analyser cela, dans la durée et le calme.
Les troupes issues des pays sous protectorats et colonies français étaient de tous les combats, ils étaient même souvent plus présents que les français de souche qui n’avaient pas vraiment répondu en masse lors de la reconstitution de l’armée de libération française à la fin de la deuxième guerre mondiale ! Les tunisiens en particulier ont participé à toutes les grandes victoires et ont été parmi les libérateurs de Paris. Leur rôle et leur présence a été mis en avant par le Général De Gaulle, qui avait besoin de réaffirmer la grandeur de la France face à une Amérique de plus en plus présente.

Un des problèmes –peu médiatisé- de ces « oubliés de l’histoire » a été la « cristallisation des retraites » décidée par De Gaulle, qu’en est-il exactement ?

Après chacun de ces conflits, surtout la première guerre, dans la boue des tranchées, les gouvernements français de l’époque ont fait beaucoup de promesses qui n’ont pas été toutes tenues. Cela allait de la promesse de petits métiers (bureaux de tabac, taxis…), à des promesses d’accès à la citoyenneté (qui n’intéressaient d’ailleurs pas forcément les soldats tunisiens). On retrouve les même cas en 45.
Mais on ne trouve pas beaucoup de plaintes à ce sujet dans les documents d’époque, ce qui tend à indiquer que les problèmes ont été peu à peu résolus.
La grande injustice viendra plus tard, avec les indépendances des « colonies » et protectorats : la France décide alors de geler les pensions des anciens combattants aux taux où elles étaient à la date de l’indépendance de leur pays ; les pensions de leurs camarades de combats français restant indexées sur le coût de la vie français. Cette injustice a été ensuite reconnue et les pensions réévaluées.

Ce livre sort à un moment où le débat sur la « mémoire coloniale » fait rage en France ; comment sera-il reçu là bas ?

Je souhaite qu’il soit largement diffusé en France, cela permettra de montrer que les relations entre la Tunisie et la France sont anciennes et complexes, multiséculaires, et qu’il n’y évidemment pas de  « bilan » à faire ni positif ni négatif. Mais rappeler aux jeunes issus de l’immigration qu’il y a une histoire commune ancienne, et que leurs grand pères étaient les héros de Verdun, c’est tout de même plus valorisant que de leur dire qu’ils étaient les exclus de la société française !

Comment ces soldats étaient-ils perçus par leurs supérieurs ? Votre livre les présente comme des combattants d’exception, n’est-ce pas là une généralisation excessive ?

Ils se sont toujours bien comportés, ne récriminaient pas, c’étaient des soldats courageux, disciplinés, pleins d’abnégation et qui ne se plaignaient pas, en un mot : des troupes solides qui faisaient bien leur travail de soldat. Donc pas beaucoup de matière pour l’allégorie militaire et les légendes de figures d’exception ! Cela n’empêche pas des pertes terribles en 14, ce sont véritablement des héros, des héros méconnus et modestes.

Cette longue tradition militaire aboutira à la création de la première armée tunisienne, la transition s’est-elle fait dans la douceur ?

Tout à fait, car cette tradition militaire est ancienne en Tunisie, bien avant le protectorat ; on pourrait dire que c’est une tradition millénaire, la Tunisie ayant été un carrefour d’invasions depuis l’antiquité ;  on ne peut pas comparer la présence française en Tunisie et Algérie qui était un département français ! Les Beys restent les représentants du peuple tunisien, avec un certain nombre d’éléments de souveraineté, certes limitée par la pression coloniale, mais la subsistance de cette structure étatique nationale –Le Bey était reçu comme un chef d’état- fera une différence énorme avec le cas de l’Algérie, ou du Gabon par exemple ; la transition se fera également en douceur au Maroc, autre protectorat. C’est donc tout naturellement que ces troupes aguerries et expérimentées ont contribué à la création d’une armée tunisienne moderne et indépendante.

« Héros » pour se défendre oui, mais mourir pour les Ottomans, la France, l’Angleterre, l’Amérique pourquoi ? Quelle était la motivation de ces hommes ? Cela peut choquer le tunisien d’aujourd’hui qu’un soldat de ses grands parents sous l’uniforme français aille guerroyer au Maroc ou en Syrie pour la gloire coloniale. Cela vous paraît-il normal ? Quel regard l’historien pose-t-il sur ces destins ?

Il faut replacer les événements dans leur contexte de l’époque, ces hommes étaient dans le giron de « l’empire français », ils leur fallait suivre le jeu des traités, des alliances et des protectorats subis par leur pays ; ils se trouvaient de facto dans le camps français ; Nous avons dit que c’étaient des troupes solides et fiables, elles ont donc été sollicitées souvent. L’armée est une institution d’ordre et de discipline, c’étaient de bons soldats, des soldats de métier (entre les deux guerres), ils ont fait ce que font tous les soldats du monde : ils ont suivi leurs ordres ; tout cela sous l’ordre colonial, c’est un point essentiel à rappeler.  Très tôt ensuite, les intellectuels nationalistes tunisiens, et parmi eux Bourguiba, feront le choix du camp antifasciste et anti-nazi, confortant ainsi les engagements de ces soldats.

Dans votre livre « Héros de Tunisie » transparaît l’idée que la vraie histoire se fait, se réalise avec les humbles et les anonymes mais s’écrit surtout avec les grands personnages. Comment avez-vous procédé pour articuler l’une à l’autre ? Une histoire des anonymes est-elle vraiment possible ?

L’histoire a tendance à retenir les mythologies ; c’est un tricotage entre les besoins de la propagande, le besoin inné des peuples pour la mythologie, et les faits. On a souvent tendance à mettre en avant les héros. Avec les soldats tunisiens, il n’y a pas eu besoin de « sur jouer », c’était surtout le Bey qui symbolisait la relation entre la France et la Tunisie, les soldats sont restés dans l’anonymat. C’est le travail des chercheurs et des historiens que de déblayer tout cela et révéler le quotidien des hommes.

Votre livre contient à la fois un texte important que vous avez écrit avec M. Le Pautremat (spécialiste en géostratégie) et une illustration abondante, il se lit comme un documentaire filmé. Certaines images, certains regards ne vous quittent plus une fois le livre refermé. Est-ce que n’avez pas transmis d’une certaine façon une vision de cinéaste, et un message de type émotionnel ?

Dans tous mes films et mes livres, j’essaie toujours de faire en sorte que l’analyse scientifique d’un document n’exclue pas une certaine charge émotionnelle de ces documents ; l’analyse historique rigoureuse coexiste parfaitement avec l’aspect humain, pour donner naissance à des ouvrages grand public qui allient l’émotion et le sérieux ; j’espère que « Héros de Tunisie » sera reçu comme tel en Tunisie et en France.


*Le Paris noir Editeur : Hazan ; Paris Asie (Le)  Editeur : La Découverte.
** Karim Ben Smail, Directeur de Editions Cérès-Tunis

 



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Cérès Editions : Héros de Tunisie