Interview
accordée par Eric Deroo à Cérès
Editions à l'occasion de la
parution de son dernier livre en Tunisie.
Eric Deroo, vous êtes chercheur associé au
CNRS, vous avez réalisé de nombreux documents historiques
pour la télévision, vos deux derniers livres ont
permis de mieux montrer et de faire connaître le Paris
arabe et le Paris asiatique*, Vous venez de publier chez Cérès
un beau livre abondamment illustré, sur les soldats tunisiens
durant les grandes guerres du 20è siècles, pourquoi
les qualifiez-vous de « Héros »
Parce qu’ils
ont participé à des actions absolument dignes d’éloges,
dans des unités plusieurs fois décimées, notamment
pendant la « Grande Guerre » (1ère
guerre mondiale). Il n’y a pas de raisons de ne pas leur
reconnaître, je dirais même leur restituer ce qualificatif,
au même titre qu’on a qualifié de héros
certains soldats français, marocains, sénégalais
ou algériens. Les combattants tunisiens se sont comportés
largement aussi valeureusement, et on oublie toujours de citer
ne serait-ce que leur participation aux combats.
On les a longtemps confondu avec les algériens ?
C’est vrai, cela tient au statut particulier de la Tunisie, « protectorat » français ;
jusqu’à la fin de la 1ère guerre mondiale,
les soldats tunisiens étaient désignés par
l’appellation générale « algériens »,
pour des raisons d’hypocrisie coloniale, la Tunisie étant
un protectorat, ces troupes avaient un statut ambigu, qui jouera
un rôle dans le fait que leur histoire est peu connue. Ce
n’est qu’en 1939 qu’ils prennent le nom de « tunisiens »,
y compris sur leur drapeau.
Comment est née l’idée de ce livre ?
L’idée est née d’une rencontre à Paris
avec l’éditeur**, je venais d’achever un travail
sur les tirailleurs sénégalais et indochinois. Je
lui ai dit que personne n’avait travaillé sur les
tirailleurs tunisiens, il a tout de suite relevé le défi
de ce livre, un défi pas évident à plusieurs égards,
d’abord parce qu’il fallait faire des recherches iconographiques
coûteuses (en Tunisie, France et Allemagne), mais aussi parce
que c’est un sujet délicat que les éditeurs
français ont toujours évité. Deux ans après
cette rencontre, le livre paraît.
Trouve-t-on facilement de l’iconographie sur ce
sujet ?
Non, jusqu’à la fin de la Grande guerre, il y a confusion
sur toutes les photos avec les algériens, il faut donc tout
passer en revue à la loupe pour identifier les troupes selon
leurs insignes. Ces difficultés sont issues de raisons de
politique coloniales que nous avons évoquée par ailleurs.
Mais il y a une autre raison à cette difficulté,
plus curieuse : on a beaucoup valorisé la geste guerrière
des marocains, plus pittoresque, les tunisiens correspondaient
moins à des archétypes coloniaux, ils correspondaient
moins aux stéréotypes coloniaux qu’affectionnaient
les photographes de l’époque. Ils n’étaient
tout simplement pas assez « exotiques » pour
l’œil du propagandiste de l’époque ;
on touche là à l’autre raison de l’oubli
des soldats tunisiens dans les documents de l’histoire militaire
récente ; ils ont tout simplement payé le prix
de leurs qualités : efficaces, nets, disciplinés.
Comment avez vous contourné ces difficultés ?
Des recherches importantes ont été menées
en Tunisie par l’éditeur, et par nous en France et
en Allemagne, à cet égard on peut vraiment dire que
cet album est un travail franco-tunisien qui a abouti à une
collection de documents inédite sur ce sujet.
On découvre dans cet ouvrage que des tunisiens
se sont battus pratiquement partout en Europe ?
Ils ont été présents dans tous les conflits
auxquels la France a participé !que ce soit les conflits
coloniaux (Maroc, Indochine,…) que mondiaux (Verdun, Lorraine,
Provence, Allemagne…). Les tunisiens ont été de
tous les combats et sur tous les théâtres d’opération
depuis la fin du 19ème Siècle.
Une des grandes surprises, à la lecture de cet
ouvrage : les premiers soldats à entrer en Allemagne
pour prendre un village frontalier en 45 sont des tunisiens ?
C’est vrai, parmi les premiers corps expéditionnaires
français qui ont pénétré en Allemagne
en 45, il y avait des tunisiens, qui se sont notamment illustré par
des faits d’armes remarquables à cette occasion.
Ce qui frappe également, c’est le nombre
de soldats tunisiens qui ont été impliqués
dans ces conflits qui ont modelé le monde moderne, plus
de 100,000 ? Étaient-ils volontaires
Beaucoup l’étaient, attirés par le statut
de militaire, par la garantie d’un métier, la possibilité d’intégrer
ensuite la garde beylicale… Mais ils répondaient également à l’appel
de leurs chefs politiques (les Beys), après 1914 et après
1945, c’était des soldats de métier, ils faisaient
donc leur métier, partout où on les appelait, comme
tous les soldats du monde.
Il ne faut pas oublier qu’il existait une tradition militaire
solide en Tunisie bien avant le protectorat, un gouvernement, des
finances …Ces troupes n’ont pas été créées
ex-nihilo par les français comme cela a été le
cas au Sénégal. Les prérogatives beylicales étaient
respectées, même si tout cela était sous contrôle
colonial, une certaine autonomie des troupes tunisiennes était
préservée, dans ce pays très ancien ;
c’est aussi pour cela qu’il y a eu peu de communication
sur ces soldats dans la propagande coloniale, on ne pouvait pas
dire « nos tirailleurs » en parlant des tunisiens,
comme on le disait pour les sénégalais. La structure
militaire tunisienne existait avant le protectorat, et elle subsistera
après l’indépendance. C’est cette tradition
qui fera que la transition se fera sans heurts, sans règlements
de compte, contrairement à ce qui s’est passé en
Algérie par exemple.
Quels a été leur sort après les conflits ? Étaient-ils
traités comme leurs collègues européens,
où assistait-on, comme avec les marines noirs de l’armée
américaine qui n’avaient pas le droit de prendre
part aux combats, à une forme de ségrégation ?
Absolument pas, c’est là une idée qui a été à l’ordre
du jour en France suite aux déclarations de l’acteur
Djamel.
Vous aviez d’ailleurs publié une « opinion » dans
la presse française en 2005, ou vous preniez le contre-pied des thèses
défendues notamment par Djamel ?
Effectivement, il avait déclaré notamment que les
troupes « coloniales » avaient été interdites
de défiler sur les Champs-Élysées lors de
la libération de Paris. Son producteur M. Bouchareb a depuis
rectifié le tir et revu sa manière de lire cet épisode
de l’histoire, et Djamel ne s’est plus exprimé à ce
sujet. Je suis heureux d’avoir contribué à aller
au delà de cette victimisation stérile, aujourd’hui
de plus en plus de voix s’élèvent contre cette
réduction simpliste, il n’y avait pas « les
bons et les méchants » il y avait des hommes
avec leur complexité et leurs contradictions, et des états
avec leurs impératifs, il appartient aux historiens d’analyser
cela, dans la durée et le calme.
Les troupes issues des pays sous protectorats et colonies français étaient
de tous les combats, ils étaient même souvent plus
présents que les français de souche qui n’avaient
pas vraiment répondu en masse lors de la reconstitution
de l’armée de libération française à la
fin de la deuxième guerre mondiale ! Les tunisiens
en particulier ont participé à toutes les grandes
victoires et ont été parmi les libérateurs
de Paris. Leur rôle et leur présence a été mis
en avant par le Général De Gaulle, qui avait besoin
de réaffirmer la grandeur de la France face à une
Amérique de plus en plus présente.
Un des problèmes –peu médiatisé-
de ces « oubliés de l’histoire » a été la « cristallisation
des retraites » décidée par De Gaulle,
qu’en est-il exactement ?
Après chacun de ces conflits, surtout la première
guerre, dans la boue des tranchées, les gouvernements français
de l’époque ont fait beaucoup de promesses qui n’ont
pas été toutes tenues. Cela allait de la promesse
de petits métiers (bureaux de tabac, taxis…), à des
promesses d’accès à la citoyenneté (qui
n’intéressaient d’ailleurs pas forcément
les soldats tunisiens). On retrouve les même cas en 45.
Mais on ne trouve pas beaucoup de plaintes à ce sujet dans
les documents d’époque, ce qui tend à indiquer
que les problèmes ont été peu à peu
résolus.
La grande injustice viendra plus tard, avec les indépendances
des « colonies » et protectorats :
la France décide alors de geler les pensions des anciens
combattants aux taux où elles étaient à la
date de l’indépendance de leur pays ; les pensions
de leurs camarades de combats français restant indexées
sur le coût de la vie français. Cette injustice a été ensuite
reconnue et les pensions réévaluées.
Ce livre sort à un moment où le débat
sur la « mémoire coloniale » fait
rage en France ; comment sera-il reçu là bas ?
Je souhaite qu’il soit largement diffusé en France,
cela permettra de montrer que les relations entre la Tunisie et
la France sont anciennes et complexes, multiséculaires,
et qu’il n’y évidemment pas de « bilan » à faire
ni positif ni négatif. Mais rappeler aux jeunes issus de
l’immigration qu’il y a une histoire commune ancienne,
et que leurs grand pères étaient les héros
de Verdun, c’est tout de même plus valorisant que de
leur dire qu’ils étaient les exclus de la société française !
Comment ces soldats étaient-ils perçus
par leurs supérieurs ? Votre livre les présente
comme des combattants d’exception, n’est-ce pas là une
généralisation excessive ?
Ils se sont toujours bien comportés, ne récriminaient
pas, c’étaient des soldats courageux, disciplinés,
pleins d’abnégation et qui ne se plaignaient pas,
en un mot : des troupes solides qui faisaient bien leur travail
de soldat. Donc pas beaucoup de matière pour l’allégorie
militaire et les légendes de figures d’exception !
Cela n’empêche pas des pertes terribles en 14, ce sont
véritablement des héros, des héros méconnus
et modestes.
Cette longue tradition militaire aboutira à la
création de la première armée tunisienne,
la transition s’est-elle fait dans la douceur ?
Tout à fait, car cette tradition militaire est ancienne
en Tunisie, bien avant le protectorat ; on pourrait dire que
c’est une tradition millénaire, la Tunisie ayant été un
carrefour d’invasions depuis l’antiquité ; on
ne peut pas comparer la présence française en Tunisie
et Algérie qui était un département français !
Les Beys restent les représentants du peuple tunisien, avec
un certain nombre d’éléments de souveraineté,
certes limitée par la pression coloniale, mais la subsistance
de cette structure étatique nationale –Le Bey était
reçu comme un chef d’état- fera une différence énorme
avec le cas de l’Algérie, ou du Gabon par exemple ;
la transition se fera également en douceur au Maroc, autre
protectorat. C’est donc tout naturellement que ces troupes
aguerries et expérimentées ont contribué à la
création d’une armée tunisienne moderne et
indépendante.
« Héros » pour se défendre
oui, mais mourir pour les Ottomans, la France, l’Angleterre,
l’Amérique pourquoi ? Quelle était la
motivation de ces hommes ? Cela peut choquer le tunisien
d’aujourd’hui qu’un soldat de ses grands parents
sous l’uniforme français aille guerroyer au Maroc
ou en Syrie pour la gloire coloniale. Cela vous paraît-il
normal ? Quel regard l’historien pose-t-il sur ces
destins ?
Il faut replacer les événements dans leur contexte
de l’époque, ces hommes étaient dans le giron
de « l’empire français », ils
leur fallait suivre le jeu des traités, des alliances et
des protectorats subis par leur pays ; ils se trouvaient de
facto dans le camps français ; Nous avons dit que c’étaient
des troupes solides et fiables, elles ont donc été sollicitées
souvent. L’armée est une institution d’ordre
et de discipline, c’étaient de bons soldats, des soldats
de métier (entre les deux guerres), ils ont fait ce que
font tous les soldats du monde : ils ont suivi leurs ordres ;
tout cela sous l’ordre colonial, c’est un point essentiel à rappeler. Très
tôt ensuite, les intellectuels nationalistes tunisiens, et
parmi eux Bourguiba, feront le choix du camp antifasciste et anti-nazi,
confortant ainsi les engagements de ces soldats.
Dans votre livre « Héros de Tunisie » transparaît
l’idée que la vraie histoire se fait, se réalise
avec les humbles et les anonymes mais s’écrit surtout
avec les grands personnages. Comment avez-vous procédé pour
articuler l’une à l’autre ? Une histoire
des anonymes est-elle vraiment possible ?
L’histoire a tendance à retenir les mythologies ;
c’est un tricotage entre les besoins de la propagande, le
besoin inné des peuples pour la mythologie, et les faits.
On a souvent tendance à mettre en avant les héros.
Avec les soldats tunisiens, il n’y a pas eu besoin de « sur
jouer », c’était surtout le Bey qui symbolisait
la relation entre la France et la Tunisie, les soldats sont restés
dans l’anonymat. C’est le travail des chercheurs et
des historiens que de déblayer tout cela et révéler
le quotidien des hommes.
Votre livre contient à la fois un texte important
que vous avez écrit avec M. Le Pautremat (spécialiste
en géostratégie) et une illustration abondante,
il se lit comme un documentaire filmé. Certaines images,
certains regards ne vous quittent plus une fois le livre refermé.
Est-ce que n’avez pas transmis d’une certaine façon
une vision de cinéaste, et un message de type émotionnel ?
Dans tous mes films et mes livres, j’essaie toujours de
faire en sorte que l’analyse scientifique d’un document
n’exclue pas une certaine charge émotionnelle de
ces documents ; l’analyse historique rigoureuse coexiste
parfaitement avec l’aspect humain, pour donner naissance à des
ouvrages grand public qui allient l’émotion et le
sérieux ; j’espère que « Héros
de Tunisie » sera reçu comme tel en Tunisie et
en France.
*Le Paris noir Editeur : Hazan ; Paris
Asie (Le) Editeur : La Découverte.
** Karim
Ben Smail, Directeur de Editions Cérès-Tunis
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